Des pierres et des hommes

Anne Hénault, Professeur de semiotique à l’école Doctorale V (concepts et langages) de Paris Sorbonne

L’œuvre de Marie-Noëlle Relecom de La Poype exprime un lancinant Qui-vive. Pourquoi tant d’efforts pour arracher aux entrailles de la terre ces tonnes d’ardoise, ces blocs de schiste bleu d’Anjou et pour les dresser sous forme de sculptures étonnamment aériennes? La main de l’artiste semble s’être bornée à effleurer la pierre que son désir et sa volonté ont amenée à la lumière : elle paraît s’être contentée d’accompagner les veines, de dégager les feuilletés, de souligner les pliures que la Terre-Mère avait imposées à la matière avant de lui octroyer le repos éphémère d’une forme solidifiée.

Tout se passe comme si le travail de Marie-Noëlle R.L.P cherchait inlassablement à se situer en amont des temps du figé, de l’institué, du pseudo-définitif. Tout se passe comme si sa sagesse (ou sa foi) ne pouvait se contraindre à penser que quoi que ce soit sous le soleil échappe à la vision Héraclitéenne, au Panta Rei. Oui, même les minéraux sont encore susceptibles de fluidité. « L’esprit qui veille sous les pierres » (Rimbaud) n’accorde qu’un bref répit (seulement quelques millions d’années) aux différentes formes qu’il engendre, lorsqu’il les réalise en les arrachant, pour un temps donné -vraiment donné-, au virtuel de tous les possibles. Tout se passe comme si Marie-Noëlle R.L.P. se hâtait d’achever, de porter à son accomplissement l’œuvre esquissée par Gaïa et toujours actuellement en gestation. Nulle prétention dans les gestes de l’artiste et donc jamais de brutalité. Le dessein de la terre est simplement et discrètement ajusté aux dessins des hommes, à leur expertise visuelle, à leur sensualité tactile et à ce qu’ils investissent et chérissent dans l’horizontal ou dans le vertical.

Il arrive qu’au cours du travail de Marie-Noëlle R.L.P., le bloc noir de 10 tonnes se fende tout au long, révélant sa nature bifide, laquelle n’est pas nécessairement vouée à la damnation: on peut voir, dans le jardin de sculptures de Mozé, Alignement 8, une pièce monumentale de 4 m. de haut qui s’élance de toute l’ardeur de ses veines et de ses artères, en deux aiguilles effilées comme aspirées par l’espace aérien à la manière dont, autrefois on bâtissait les cathédrales.

Les élans de ces pierres feuillues et feuilletées sont appelés à signifier, -ici Alignement 8, la possibilité de rédemption pour ce qui, étant né double, ou étant devenu double par le malheur de sa petite enfance, finit par savoir se rassembler sous le souffle d’Ariel, selon une direction une et forte, perméable et accueillante à l’Etre., – là, Alignement 1, le chant du monde et la fécondité du verger regorgeant de pommes. Plus loin encore, allongée sur la terre, Alignement 2, la dalle à peine mouvementée, parvient peut-être à dire le doux repos d’une vie réellement accomplie.

Captivée par ce jardin de sculptures, nous passons sous silence les superbes Tapisseries d’ardoises, terrestres et aériennes, elles aussi. Les surfaces planes, nées horizontales, mais que l’artiste a destinées à être pendues verticalement selon un rythme sériel, présentent les scarifications du schiste, retravaillées par des incrustation d’osselets de grands mammifères marins. Ici le jeu patient de la marqueterie se place en tension avec la fluidité toujours visible et palpable du schiste bleu. Une géométrie maintenue à l’état d’esquisses ou de tentatives, presque timides, guidées par l’éprouver, i.e. par l’oeil ou par le doigté (mais jamais par le verbeux ou par le carcéral cérébral) dessine d’humbles firmaments , par ces contrastes de bleus nocturnes et des blancheurs éclatantes des alignements galactiques d’ossements polis comme de l’ivoire. Oubliées aussi les tentures figées des polycarbonates rouges ou acidulés : « Touch me »/ »Effleure-moi » parle peut-être d’amour -ou Qui le sait ?- de compassion… Oubliées finalement tant d’autres tentatives d’expression par lesquelles, depuis 1991, l’artiste s’est frayé un chemin à travers ses admirations croisées pour Niki de Saint Phalle et Louise Bourgeois, Henry Moore et Noguchi ?

A vrai dire, aucune de ces grandes œuvres ne peut être oubliée, mais la brièveté de ce propos ne nous autorise pas à en parler…

Marie-Noëlle de La Poype semble s’efforcer d’explorer un monde où les roches ne se sont pas encore crispées dans leur dureté, où les mers ne se sont pas retirées au fil des rivages et où les grands monstres marins ne sont encore que matrices et cartilages: avant Moby Dick, il y eut un matin, de Terre et d’Air. Et le Créateur vit que c’était beau.